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French in the nineteenth-century Russian salon: Fiodor Rostopchin’s ‘memoirs’

Text

We reproduce here the text of Rostopchin’s memoirs as they appear in the Parisian daily Le Temps on 16 April 1839. For further information on the publication history of these memoirs, see n. 28 in our essay on this document at French in the nineteenth-century Russian salon: Fiodor Rostopchin’s ‘memoirs’: introduction. The text is framed by an editor’s preamble and afterword which we do not include here.

Transcription

Mes Mémoires, ou moi au naturel, écrits en dix minutes.

 

TABLE DES CHAPITRES

  1. Ma naissance. – II. Mon éducation. – III. Mes souffrances. – IV. Privations. – V. Époques mémorables. – VI. Portrait au moral. – VII. Résolution importante. – VIII. Ce que je fus et ce que j’aurais pu être. – IX. Principes respectables. – X. Mes goûts. – XI. Mes aversions. – XII. Analyse de ma vie. – XIII. Récompenses du ciel. – XIV. Mon épitaphe. – XV. Épître dédicatoire.

CHAPITRE I. - Ma naissance.

En 1765, le 12 mars, je sortis des ténèbres pour être au grand jour. On me mesura, on me pesa, on me baptisa. Je naquis sans savoir pourquoi, et mes parens remercièrent le ciel sans savoir de quoi.

 

CHAPITRE II. - Mon éducation.

On m’apprit toutes sortes de choses et toute espèce de langues. A force d’être impudent et charlatan, je passai quelquefois pour un savant. Ma tête est devenue une bibliothèque dépareillée dont j’ai gardé la clé.

 

CHAPITRE III. - Mes souffrances.

Je fus tourmenté par les maîtres, par les tailleurs qui me faisaient les habits étroits, par les femmes, par l’ambition, par l’amour-propre, par les regrets inutiles, par les souverains, par les souvenirs.

 

CHAPITRE IV. - Privations.

J’ai été privé de trois grandes jouissances de l’espèce humaine : du vol, de la gourmandise, et de l’orgueil.

 

CHAPITRE V. - Époques mémorables.

A 30 ans j’ai renoncé à la danse, à 40 ans à plaire au beau sexe, à 50 ans, à l’opinion publique, à 60 ans à penser, et je suis devenu un vrai sage, ou égoïste, ce qui est synonyme.

 

CHAPITRE VI. - Portrait au moral.

Je fus entêté comme une mule, capricieux comme une coquette, gai comme un enfant, paresseux comme une marmotte, actif comme Bonaparte, et tout à volonté.

 

CHAPITRE VII. - Résolution importante.

N’ayant jamais pu me rendre maître de ma physionomie, je lâchai la bride à ma langue et je contractai la mauvaise habitude de penser tout haut. Cela me procura quelques jouissances et beaucoup d’ennemis.

CHAPITRE VIII. - Ce que je fus et ce que j’aurais pu être.

J’ai été très sensible à l’amitié, à la confiance, et si je fusse né pendant l’âge d’or, j’aurais été peut-être un bon homme tout à fait.

 

CHAPITRE IX. - Principes respectables.

Je n’ai jamais été impliqué dans aucun mariage, ni aucun commérage. Je n’ai jamais recommandé ni cuisinier, ni médecin ; par conséquent je n’ai attenté à la vie de personne.

 

CHAPITRE X. - Mes goûts.

J’ai aimé les petites sociétés, une promenade dans les bois. J’avais une vénération involontaire pour le soleil, et son coucher m’attristait souvent. En couleurs, c’était le bleu, en manger, le bœuf au raiford, en boisson, l’eau fraîche, en spectacle, la comédie et la farce, en hommes et en femmes, les physionomies ouvertes et expressives. Les bossus des deux sexes avaient pour moi un charme que je n’ai jamais pu définir.

 

CHAPITRE XI. - Mes aversions.

J’avais de l’éloignement pour les sots et pour les faquins, pour les femmes intrigantes qui jouent la vertu, un dégoût pour l’affectation ; de la pitié pour les hommes teints et les femmes fardées, de l’aversion pour les rats, les liqueurs, la métaphysique et la rhubarbe, de l’effroi pour la justice et les bêtes enragées.

 

CHAPITRE XII. - Analyse de ma vie.

J’attends ma mort sans crainte comme sans impatience. Ma vie a été un mauvais mélodrame à grand spectacle, où j’ai joué les héros, les tyrans, les amoureux, les pères nobles, mais jamais les valets.

 

CHAPITRE XIII. - Récompenses du Ciel.

Mon grand bonheur est d’être indépendant des trois individus qui régissent l’Europe. Comme je suis assez riche, le dos tourné aux affaires et assez indifférent à la musique, je n’ai par conséquent rien à démêler avec Rotschild, Metternich et Rossini.[1]

 

CHAPITRE XIV. - Mon épitaphe.

ICI ON A POSÉ

POUR SE REPOSER,

AVEC UNE AME BLASÉE,

UN CŒUR ÉPUISÉ

ET UN COPRS USÉ,

UN VIEUX DIABLE TRÉPASSÉ.

MESDAMES ET MESSIEURS, PASSEZ !

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Épître dédicatoire au public.

Chien de public! Organe discordant des Passions, Toi qui élèves au ciel et qui plonges dans la boue, qui prônes et calomnies sans savoir pourquoi. Image du Tocsin, Écho de toi-même, Tyran absurde, échappé des petites maisons, extrait des venins les plus subtils et des aromates les plus suaves. Représentant du Diable auprès de l’Espèce humaine. Furie masquée en Charité chrétienne. Public! que j’ai craint dans ma jeunesse, respecté dans l’âge mûr et méprisé dans ma vieillesse, c’est à toi que je dédie mes Mémoires. Gentil public! enfin je suis hors de ton atteinte, car je suis mort, et par conséquent sourd, aveugle et muet. Puisses-tu jouir de ces avantages pour ton repos et celui du Genre humain!



[1] Rostopchin is most likely to have in mind James de Rothschild (1792-68), the representative of the banking family in Paris, although mention of any individual Rothschild would have brought to mind the family as a whole, which by the 1820s had branches in London, Naples and Vienna as well as Paris and their city of origin, Frankfurt. Klemens Fürst von Metternich (1773-1859), the Austrian statesman and diplomat, was a leading force in the reactionary alliance between Austria-Hungary, Prussia and Russia in the post-Napoleonic period. Gioachino Rossini (1792-1868) had already written over twenty operas, including The Barber of Seville, by the time Rostopchin produced his Memoirs.

 

Author of text: 
Rostopchin, Fiodor
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Date: 
1823
Gender: 
Male

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