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Teaching and learning French in the early eighteenth century: Ivan Shcherbatov’s letters to his French teacher

Texts

Author: Prince Ivan Shcherbatov.
Title: Recueil de lettres françoises.
Archival reference number: RNB, Manuscript Section, Hermitage Collection, French Manuscripts (Эрмитажное собрание, французские рукописи), no. 105.
Date: 1717.

From the above file we have selected the following extracts, which are reproduced here with the kind permission of The Russian National Library (Российская национальная библиотека) in St Petersburg.

Where Shcherbatov or someone else (presumably in most instances his teacher) has made some change (a deletion, correction or insertion) in the text of the letters we publish here, we have in most cases explained the change in a note. In a small number of cases we have noted the change in square brackets in the text itself.

On the numbering of the folios in this source see note 7 in our introductory essay to these texts at Teaching and learning French in the early eighteenth century: Ivan Shcherbatov’s letters to his French teacher (from 1717): introduction

Transcription

[fol. 112 v.]
[Letter 2 in the collection, the first letter having been written by Shcherbatov’s teacher]
A Monsieur,
Je viens de mettre vôtre patience à l'épreuve en vous priant de lire trois ou quatre fois ce billet. Je sçai qu'une telle grâce ne me peut être accordée sans beaucoup de patience de vôtre part ce que j'ecris n'ayant pas le don[1] de reveiller l'attention et de se faire lire avec plaisir. Cependant je me flatte que vous ne me sçaurez pas mauvais gré de vous fournir une occasion de mettre [fol. 112]  en pratique une vertu si utile et si nécessaire. Qu'est-elle donc cette vertu? Une souffrance d'un mal présent dans la vûe d'un bien à venir une souffrance de ce qui nous incommode dans la consideration de prévenir par là un mal ou de vous se[2] procurer un bien. Hé bien, me direz-vous? Quel avantage me reviendra-t-il de la peine que je me donnerai de lire si souvent vôtre billet? Ne puis-je pas mieux employer mon temps et ne vous doit-il pas suffire que j'aye la Complaisance de le voir une fois pour sçavoir ce qu'il contient. A cela je n'ay rien à répondre si ce n'est que si vous voulez bien passer par dessus tout cela, le sacrifice de patience que vous ferez sera d'autant plus grand que vous en retirerez un fruit qui n'est point à rejetter [one word has been deleted] je me donnerai l'honneur de vous expliquer des-démain matin si vous l'agréez en quoi consiste ce fruit[3] En attendant je suis sans déguisement et sans fard.
Monsieur,
vôtre etc.

3.
A Monsieur
J'ose me flatter que vous ne recevrez point de mauvais oeil le billet que je prens ici la liberté de vous écrire; mais qu'au contraire vous voudrez bien daigner le lire avec la même [fol. 111 v.] disposition de bonté dont il vous plaît toujours user envers moy. Ce qui en fait le sujet est une grace que j'ai à vous demander. Je suis demain matin engagé à aller quelque part pour une affaire pecuniaire, et s'il arrivoit que contre mon attente je fusse trop-long-temps détenu, je vous conjure de ne pas trouver mauvais, que je ne me rende pas chez vous à l'heure marquée. La necessité m'oblige à ne pas renvoyer à un autre jour l'affaire dont il s'agit, le monsieur à qui je dois parler étant obligé de partir des-après demain pour la campagne. Peut étre que je serai expédié sur le champs, et en ce cas je n'aurai garde de manquer à mon dévoir et je me donnerai l'honneur d'aller tout d'abord chez vous, car dans le fond je ne suis point ennemi de la regularité, ni ne perds point de vûe les égards qui vous sont dûs. Mais de quelque manière que la chose tourne, vous plait-il bien m'accorder la justice de croire que les absences ou les omissions de mes fonctions font sur moy un éffet où les personnes qui m'employent trouvent leur avantage? Je veux dire que la pensée qui m'en reste ou plutôt ou plutôt[4] le remords qui m'en reste[5] me ranime, rend mes actions plus vives, et me fait rechercher la chaleur les moyens de reparer amplement[6] le temps perdu, c'est [fol. 111] de quoy je tacherai de vous donner des preuves toutes les fois que le cas semblera le demander, n'ayant rien plus à cœur, que de me conserver l'honneur de vôtre bienveillance, et de vous convaincre que je suis véritablement, et avec le respect que je vous dois
Monsieur,
vôtre etc.

[fol. 110 v.]
5.
A Monsieur,
Si j'avois quelque credit sur vôtre esprit, vous ne vous irez point coucher sans ecrire un petit billet françois, et dès ce moment, vous prendriez la plume, et vous vous mettriez à le faire. La matiere ne sçauroit vous manquer puisque je sçay par experience que vous étes tres-abondant, sur tous les sujets que vous traitez. D'ailleurs il n'est nullement besoin d'y aller chercher tant de façons. Il vaut autant m'entretenir de quelque bagatelle qui égaye que de quelque sujet d'importance. Je ne vous demande que cinq ou six lignes sur tout ce qu'il vous plaira. La maniere dont vous traitez les plus petites choses me les rend agreables, et estimables. Ne reculez donc point, et accordez moy sur le champs, la priere que je vous fais,
Monsieur,
vôtre etc.

6.
A Monsieur,
J'entre dans le grand caffé tout embarassé de ma personne, et ne sçachant où donner de la tête. Il n'y a pas avec qui vive avec qui je puisse[7] vois personne propre à chasser mon ennuy. Jugez de la tristesse accablante où je me trouve. La lecture me dégoute, la promenade me fatigue, la meditation [fol. 110] m'attriste, et je n'ay personne avec qui converser. Dans cet état de tristesse je ne laisse pourtant pas d'étre sensible à l'employ que j'ay présentement de m'entretenir avec vous par ce billet. Il fait une chaleur étouffante, on rompt du sucre sous mon nez et des ouvriers font du tapage à mes oreilles. Ne vous étes vous pas senti quelque aise après vous étre delivré ce matin de mon importunité? je vous pressois l'épée aux[8] dans les reins, et vous aviez en tête de sortir. Où etes vous allé, si je ne suis trop curieux, voir quelque Belle, apparemment, car vous bruliez d'étre dehors. Je vous sçay pourtant bon gré du sacrifice que vous avez fait avec moy.
Monsieur
vôtre etc.

horse and dophin7.
Monsieur,
J'ay l'honneur de recevoir une lettre de Mr.Stepanoff Deputé de la Chancellerie d'Etat de Sa Majesté Czarienne, dans laquelle il m'a marqué qu'il vous a remis mes hardes pour me les envoyer, étant asseuré de vôtre honneteté et que vôtre voye est immanqcable. Je prens la liberté de vous prier de [fol. 109 v.]  vouloir bien avoir la bonté de m'envoyer les-dites hardes à Londres, aussitôt que vous pourrez, et vous m'obligerez tres sensiblement. Je suis bien faché de vous donner tant de peine, car je n'ay pas eu le bonheur de le meriter par aucun endoit. Souffrez que je vous prie encore de m'ecrire une lettre d'avertissement quand mes hardes seront expediées et par quel canal. Si vous avez cette bonté, je vous conjure de m'adresser vôtre lettre à St Martins Street at Mrs Right next dorr to the Dolphin black horse à Londres. Du reste je me recommande à vôtre bon souvenir, étant avec toute la consideration possible.
Monsieur
vôtre etc.

[fol. 109]
9.
Monsieur,
Etant assuré de vôtre bonté, et que vous prenez part à mes interets, je prens la liberté de vous communiquer que le marchand (: qui demandoit de l'argent pour le port des mes lettres:)  m'a accordé la priere que je luy ai faite. Je vous dois autant qu'à luy monsieur, car vous avez bien voulu prendre la peine de le gagner par vos lettres si insinuantes. Je vous demande pardon de ce que vous m'avez trouvé aujourd'hui au lit, mais si vous me permettez de vous le dire, ce n'est pas ma faute, si je n'étois pas levé car vous étes venu plus matin qu'à l'heure ordinaire. Je passay hier fort bien [fol. 108 v.] mon temps depuis le matin jusques à l'heure du coucher, car j'emploay la matinée à écrire mes lettres à Moscow, et à lire de l'anglois, après quoy je sortis et j'allay au Chocolat de la meuse[9] ou je fus retenu à diner par la Maitresse de la maison. Je restay là jusques au soir dans une bonne compagnie, où je ne manquay pas de parler françois et de boir en même temps à vôtre santé, mais je vis avec regret, que je ne pouvois pas profiter de vôtre compagnie agréable. Si vous me faites l'honneur de prendre la peine de passer aujourd'huy chez moy à midy pour me donner leçon, je me recommande à vôtre bon souvenir, étant avec toute la consideration particuliere,
Monsieur,
vôtre etc.

10.
Monsieur,
Aussitôt que vous avez été sortis, je me suis mis sur le lit, et j'y ay resté jusques à ceque j'aye pris la plume pour vous le faire sçavoir. Je ne bute à présent à autre chose qu'à me rendre promptement au Caffé pour refraichir [fol. 108] mon ésprit par la lecture des gazettes et mon corps par un tour de promenade, après quoy je m'en iray diner. Si vous trouvez Mr Greems, je vous prie de luy dire, que je ne manquerai pas d'étre à cinq heures au cabaret de George et de joüer là au billard. Le départ de Mr NN à Hepsom[10] est différé jusques à la semaine qui vienne pour les certains raisons solides et valables. Si vous passez avant midy au Chocolat de la meuse vous m'y trouverez et j'en serai fort aise, car je ne doute point d'y profiter de vôtre presence. En cas que La Gazette de Hollande[11] soit arrivée, je prendrai le plaisir de la lire, et tout ce que j'y trouverai de remarquable je vous le dirai. J'espère que vous voudrez bien raisonner avec moy sur les nouvelles, comme vous étes accoutumé de le faire avec tout le monde et principalement avec vos écoliers du nombre de quel je suis. Du reste je me recommande à vôtre bon souvenir étant avec toute la consideration possible,
Monsieur,
vôtre etc.

11.
Monsieur,
Je vous remercie fort de ce que vous avez bien voulu m'eveiller en faisant du bruit dans vôtre chambre. Cet bruit ne m'a nullement incom[fol. 107 v.]modé, car il étoit fait pour mon avantage, et quand même il m'auroit incommodé il seroit pardonable. Je fus hier au Chocolat de la meuse où je m'amusay jusques à minuit, n'ayant pas voulu quitter la compagnie de mon compatriot. Je ne sçaurois vous dire des nouvelles, car la Gazette de Hollande n'est pas encore arrivée, et il n'y a rien de remarquable dans les Angloises. J'ay entendu dire que S.M. Czarienne est à present à Mastrikt et qu'Elle restera quelques jours là, après quoy Elle prendra sa route vers la Hollande. Le Duc de Swerin à commencé changer les officiers de deux Regimens, dont le Czar luy a fait présent, et y en a mis de sa propre nation. On dit que Le Roy de Prusse a promis au Czar de payer 200000. Dolars pour les Habitans du Duché de Mecklenbourg à la sortir des troupes Russiennes de ce païs là. On doute fort que lesdites troupes Russiennes ayent encore quittez entierement ce païs là, car on [sic] bruit court qu'elles sont vers la frontieres, et qu'elles ne marcheront pas sans un ordre du Czar plus ample. Monsieur N. et moy fumes hier au parc où il-y-avoit beaucoup de monde, après nous y étre promené nous allames au Caffé, et nous restames là jusques à Minuit et bumes du bon Pontar.[12] Quand il eut sonné minuit, nous sortimes de là et primes chacun nôtre chemine pour nous retirer.
etc.

[fol. 107]
12.
Monsieur,
J'ay l'honneur de vous écrire dans la persuasion que vous voudrez bien m'honnorer de la reponse. Je suis bien faché de n'avoir point appris de vos nouvelles depuis si longtemps que vous étes parti d'Angleterre, et suis un peu surpris que vous m'ayez si fort oublié. Permettez moy de vous demander comment vous vous trouvez, et si vous avez bonne espérance que vos affaires soient bientôt teminées, de quoy j'aurois autant de joye que si s'étoit les miennes. Je vais prendre la liberté de vous dire ce qui s'est passé ici après vôtre depart touchant vos interêts; aussitôt que vous fûtes parti, je fus étourdi par la Benois, qui s'en est prise à moi de ce que vous [êtes] parti sans prendre congé d'elle, mais tout cela ne m'a pas causé beaucoup de régret, car je suis très ravis que vous soyez éloigné de gens mal intentionnez contre vous. Cependant agréez que je vous dise en ami que si vous pouvez envoyer quelque chose, quand ce seroit que la moitié [fol. 106 v.] afin de contenter les gens par là, ce seroit tres bien fait. Quelques semaines après vôtre depart Mademoiselle vôtre Cousine a écrit à la Benois pour luy demander ce que vous aviez tiré. Je vous demande mille pardons de ce que j'en use si librement avec vous. J'espère que vous ne prendrez rien de tout cela à mauvais part, car je suis de vos Amis sans déguisement et sans fard.
Monsieur,
vôtre etc.

13
Monsieur,
Je prens de nouveau la liberté de vous addresser l'incluse pour Berlin. J'espère que vous voudrez bien prendre la peine de l'envoyer avec les lettres de la Chancellerie d'Etat addressées à l'ambassadeur Russienne qui est à Berlin. Je vous demande pardon de ce que j'abuse si souvent de vôtre bonté. Si je suis jamais capable de vous rendre service, contez que je le serai avec tout le plaisir du monde. Souffrez que je vous conjure de me faire tenir les lettres qui me viendront de Moscou par vôtre voye. Je suis avec beaucoup d'estime.
Monsieur,
vôtre etc.

[fol. 106]
14.
A Monsieur,
Il nous est ce matin arrivé des nouvelles de Hollande. La Gazette donne à entendre que les Turcs vont bien tailler des croupieres au Prince Eugene de Savoye.[13] Ils se sont [illegible] à six liëus de son camp, au nombre de plus de trois cens mille hommes. Si l'on peut s'en rapporter aux avis reiterez qu'on a reçus. Le Camp des Turcs est sur la rive droite du Danube. Ainsi ils sont à portée d'envoyer un gros corps au delà de ce fleuve pour attaquer la tête du Pont des Imperiaux, et pour empecher leurs convois. Bien des gens sont d'avis que les Turcs ne cherchent qu'à en decoudre promptement, et qu'il ne se passera pas quatre jours qu'on n'entende parler d'un combat sanglant. Si cela est, il y aura bien des chapeaux et des turbans de reste. La Flotte des venitiens a eu du pire, ce semble. Du moins elle a a-t-elle été un peu mal traitée, car elle a été obligée de s'arrêter à l'ile de Sapienza proche de la morée pour se redouter radouber.[14] L'escadre Espagnole a fait voile de Barcelone avec quelques milles hommes  de débarquement. Il y a disette de vivre en Finlande.
Etc.

[fol. 105 v.]
16.
Monsieur
Je prens la liberté de vous prier, de vouloir bien vous donner la peine de passer aujourd'huy à 2. heures après midy au Chocolat de la Meuse dans Charing Cross, car il y a un Monsieur, [fol. 105]  qui souhaite de vous parler. J'espère que vous ne refuserez pas de vous y rendre à l'heure marquée, et que vous agréerez bien que je me serve de cette occasion pour vous asseurer avec combien d'attachement je suis
Monsieur
vôtre etc.

17.
A Monsieur,
Je suis ici à croquer le marmot. Il n'y a ame qui vive dans le caffé avec qui je puisse caqueter un peu pour chasser l'ennuy. Il fait un temps si vain et si lache que j'en suis tout accablé. La chaleur qu'il fait trousse bien des gens, à ce qu'on dit. Il est mort ce matin un Agioteur françois de nation qui s'étoit morfondu à tracasser pour accumuler du bien dont il n'avoit que faire car il en regorgeoit. Les Agioteurs sont d'étranges sortes de gens. Rien ne peut assouvir leurs desirs d'entasser richesses sur richesses.[15]
etc.

18.
Monsieur,
Je suis bien faché de ne m'être pas levé à l'heure que vous etes venu chez moy. J'espere que vôtre indulgence est la même qu'auparavant, et que vous voudrez bien prendre la peine de passer chez moy un autre fois pour recompenser le temps perdu. Trouvez bon que je vous entretiens des nouvelles de France. On écrit de Paris que le jeune Rois est tombé du lit et s'est fracassé le doigt, mais après avoir resté quelque temps incommodé il s'est retabli. Si vous sçavez des nouvelles des troupes Russiennes qui ont été dans le Duché de Meklenbourg,[16] et où elles se trouvent à présent, je vous prie de me les faire sçavoir. N'ayant pas beaucoup d'avis à vous communiquer, je me contente de precedente: Mon unique bute étant d'éxecuter vos ordres à m'exercer tant soit peu dans vôtre Langue. Du reste
Etc.

19.
A Monsieur
J'ay beau attendre ici du monde avec qui je puisse tuer le temps; personne ne vient. Ce seroit grand dommage qu'un si beau lieu que celui-ci[17] si commode et si bien situé ne fut point fréquenté. Peut-être qu'il aura plus de bon-heur après la chute des feuilles, que les gens viendront en ville. En attendant la Maitresse du logis aura le temps de s'ennuyer tout son soul et de passer les journées [fol. 104] entieres dans son comptoire à faire des chateaux en Espagne. C'est une assez bonne trempe de femmes à mon avis. Il ne luy faudroit qu'un jeune mari, bien troussé, et qui eut de quoy la mettre à son aise. Alors vous verriez son esprit dans l'assiette qui luy est naturelle, je veux dire aisé et enjoué, doux et content. En voilà bien assez sur son chapitre, et je finis par des protestations d'attachement et de respect.
Etc.

21.
Monsieur,
Peter IJe suis bien faché de n'avoir pas trouvé de [fol. 103 v.] Compagnie Françoise pour me recréer un peu. Trouvez bon que je vous supplie de vouloir bien prendre la peine de passer chez moy et de me dire quelque nouvelle Remarque de votre chef sur la langue françoise. J'ay beau attendre du monde au Chocolat de la meuse avec qui je puisse m'exercer dans votre langue, et tuer le temps; il n'y a pas ame qui vive. J'ay appris d'un certain Gentil-homme que Le Roy de la Grande Bretagne est à présent tant soit peu indisposé. Le Czar de la Grande Russie a fait dessein de partir de Hollande le 15. Août pour se rendre aussitôt qu'il se pourra à Pétersbourg.[18] La flotte moscovitte est prette de mettre à la voie, et on ne doute point, qu'on ne fasse quelque entréprise sur l'Ile d'Oeland.[19] Aprés que les Imperiaux auront gagnez la bataille sur les Turcs, l'esprit de l'Empereur sera en bien meilleur assiette qu'il n'est à présent je veux dire plus aisé et plus content. Je vous demande mille pardons d'en avoir si librement usé avec vous. Je conte que vous étes toujours le même à mon égards, et que vous voudrez bien prendre la peine de m'écrire un mot de reponse à ce billet, vous m'obligerez tres sensiblement. Je vous prie de trouver un bon Relieur qui sçache bien son metier et de me l'envoyer [fol. 103]  ce soir si cela se peut sans vous incommoder. Je vous conjure de croire que j'ay l'honneur d'etre veritablement.
Monsieur
vôtre

22.
On souhaite d'avoir plus souvent de ses lettres.[20]
A Monsieur
Il me semble qu'il y a un siecle que je n'ay point reçû de lettre de vous, tant-il me tarde que vous me fassiez l'honneur de m'écrire. Peut-être aussi qu'il y a de ma faute et que j'ay manqué à faire exactement reponse. Passez moy quelque negligence, je vous en prie, et ayez la bonté de ne point vous en formaliser. Je vous promets d'étre desormais plus soigneux à m'acquitter de mon devoir, et quand je ne le serois pas au point que je le devrois, je me flatte que mon attachement pour vous Monsieur, ne laissera pas de vous paroitre agréable: car dans le fonds je vous trouve toujours porté à me rendre justice user d'indulgence à mon égard[21] et agréer que je sois avec ardeur sincere
Monsieur, etc.

23.
Monsieur,
J'ay eu l'honneur de recevoir vôtre lettre du etc. [fol. 102 v.] du courant, dans laquelle vous me marquez que vous n'avez point reçu de lettre de moy depuis long temps, et que je dois vous écrire pour réparer ma faute. C'est pourquoy je prens la plume pour vous dire une grande nouvelle que le Prince Eugene a gagné la victoire sur les Turcs et qu'il les a battu a plâte couture, mais cette nouvelle merite encore confirmation. Trouvez bon que je vous demande quelque particularité de cette bataille. Je vous prie de me dire tout ce que vous en sçavez. Si vous prenez la peine d'écrire à Monsieur A: je vous prie de l'assurer de mon souvenir. Il me semble qu'il y a un siecle que je n'ay pas été au Chocolat de la meuse. De grace dites moy a a-t-il du monde ou bien la maitresse s'y tient-elle seule à faire des chateaux en Espagne. Je passay hier l'après diné à parler françois avec monsieur G.: mais j'eus de la peine de le bien entendre, car la langue françoise ne luy est pas tout à fait naturelle. Aussitôt qu'il m'eut fait paroitre quelque inclination de se remettre à étudier le[22] françois je ne manquay pas de vous recommander à luy. Peut étre que j'aurai la commodité de luy parler plus amplement de l'utilité de la Langue françoise, et en [fol. 102] même temps de luy parler de vous. Je ne manquerai pas de vous faire savoir ce qu'il dira là dessus. Du reste,
etc.

24.
A Monsieur,
Si vous vous trouvez demain sur le midy chez vous, je me donnerai l'honneur de vous venir rendre mes devoirs et de vous sacrifier une bonne grosse heure à la Lecture de notre Comedie. Aprés l'avoir finie nous pourrons voir le Bourgeois Gentil-homme de Moliere, si le cœur vous en dit. Je vous suis caution que vous y trouverez vôtre conte, et que vous tomberez d'accord que le ridicule des Personnages y est fort bien touché. Moliere étoit excellent homme à représenter les caracteres, et à divertir les auditeurs. Que je souhaiterois sçavoir par cœur une partie des plus beaux endroits. de ses comédies ![23]

25.
on lui demande son assistance pour mener une vie moins dissipée.[24]

A Monsieur
Comme vous avez bien voulu m'ordonner de vous attendre aujourd'huy sur le midy, je n'aurai [fol. 101 v.] garde d'y manquer. Je vous suis infiniment obligé de vôtre attachement pour à mes interets, dont je vous asseure que je conserverai toujours le souvenir. Agréez que je vous demande une grace que vous ayez la bonté de me presser plus souvent aux etudes, car je commence de m'écarter du bon chemin par mes dissipations. Et bienque ces dissipations ne soient autre chose que le promenade et le jeu de billard, elles ne laissent pas de m'étre fort prejudiciables, car outre l'argent qu'il m'en coute j'y perds considerablement du temps, de quoy je suis fort faché. Entretenez moy sur ce sujet en reponse de cette lettre pour me desennuyer et pour me retirer du mauvais chemin que je prens. Et par la vous m'engagerez d'étre incontestablement en toute rencontre
Monsieur etc.

26.
On lui mande de la défaite
auprès de Belgrade des Turcs par le Prince Eugene[25].

A Monsieur,
Les Turcs ont été étrillez d'importance. Le Prince Eugène les ayant fait attaquer de nuit par trois differents endroits, ils ont perdu la tramontane et ont gagné au pié; laissant en proye aux imperiaux leur artillerie, leur bagage, et leur chancellerie. C'est le Comte Palfi[26] qui a commencé l'attaque avec la cavalerie legere et même par derriere ce qui a si fort demonté les Turcs qu'ils en ont[27] été tout à [fol. 101] fait étourdis. Ils sont fort sujets à prendre de terreurs paniques. Le Comte Volkra[28] a reçu cette nouvelle ce matin par un courrier et je tiens la chose d'origine. Le 21 Août 1717.

27.
On le conjure de faire reponse sur la defaite des Turcs dont on lui predit quelques fuites[29].
A Monsieur.
Si j'en suis cru vous ne vous coucherez point que vous n'écriviez un petit billet en françois. Qu'il roule, si vous voulez sur la nouvelle que je vous ay communiquée ce matin de la victoire signalée que le Prince Eugene a remportée sur les Turcs. C'est un grand maitre dans metier de la guerre. Il leur a joué un tour jusques à present inconnu, en faisant attaquer de nuit par devant et par derriere une armée infiniment superieure et qui se croyoit capable d'assieger la sienne de tous côtez. Il n'y a point de doute que le Prince Eugene ne profite de ce grande avantage, et qu'il ne se rende maitre de Belgrade avant qu'il soit peu. Apres quoy si la saison le permet, Semendria sautera et la Valachie sera reduite aux Abbois. C'est là une prediction [fol. 100 v.] que je prens la liberté de vous faire et qui aura son accomplissement avant l'hyver à ce que je pense.
Etc.

28.
Reponse à ses deux lettres[30]
A Monsieur
Comme je ne sçai pas beaucoup de particularite de la victoire du Prince Eugene remportée sur les Turcs je me contente seulement de vous dire que ce Prince à donné sur les oreilles aux Turcs, comme il faut et qu'il n'y a rien[31] à dire. Je me prépare de à vous faire un assaut aujourd'huy à la table où nous sommes invité, car j'espere que mon esprit sera un peu ranimé par la le jus de la treille. Trouvez bon que je vous dise mon avis sur ce que vous avez affaire. Vous ferez bien de boire du caffé ce matin et un peu avant diner pour preparer vôtre stomak[32] à soutenir la boisson. Aussitôt que j'ay été lévé j'ay pris la plume pour vous écrire en reponse de vôtre lettre que vous m'écrivites hier au soir. Je la reçus dans le temps que je me couchois. Je vous conjure de faire des questions au secretaire de comte Volkra[33] touchant laditte bataille afin que nous puissions sçavoir les particularitéz de cette action. J'ay l'honneur d'étre parfaitement
Monsieur
etc.

29.

On lui fait un petit défi[34]

A Monsieur
Je vais vous faire un petit defi, c'est de lire quatre fois de suite ce billet, et d'y faire un mot de reponse sur le champ sans trouver à redire à ma liberté, et sans vous laisser distraire par quoi que ce soit. J'en exige peut-être un peu trop et j'en use sans doute trop librement. Mais aussi si vous passez par dessus ces considerations, et acceptez le defi avec quelque plaisr, ce sera en verité une marque d'une tres grande condescendance dont apres tout, vous vous[35] sçaurez bon gré. Essayez seulement. Il ne depend que de vous de repondre comme il faut au defi. Lisez et relisez diverses fois; Prenez la plume et couchez par écrit la reponse que vous croyez convenir le mieux à mes paroles et à mon intention. Je suis avec tout empressement imaginable.
Monsieur,
etc.

30.
On accepte son Defi avec plaisir[36]
A Monsieur
Je viens de recevoir votre lettre par la serry [?] et je prens tout d'abord la plume pour y faire un mot de reponse. Je n'ay pas manqué de lire vôtre Lettre quatre fois de suite, sans y trouver à redire et sans me laisser distraire par personne du monde. Vous n'éxigez pas trop car c'est mon dévoir que de suivre vos ordres [fol. 99 v.] pour profiter dans vôtre Langue. J'accepte le defi avec beaucoup de plaisir, bienque je ne puisse repondre comme il faut. Accordez moy une grace, aussitôt que vous apprendrai l'arrivée de la Gazette de Hollande, faites le moy sçavoir par un petit billet, et vous m'obligerez beaucoup. Vôtre bonté me tient fort au coeur car vous ne laissez pas passer un jour sans travailler à mes interets. Si je suis jamais capable de vous temoigner mon ressentiment, vous me trouverez toujours prêt à en embrasser l'occasion. J'ay l'honneur d'étre veritablement

Monsieur, etc.

*Image credits

Horse and Dolphin Yard: photograph © Jessica Tipton
Portrait (1717) of Peter the Great by Ivan Nikitin: image courtesy of Olga's Gallery, www.abcgallery.com


[1] This word has been written above the line in another hand.

[2] The correction has been made in another hand.

[3] The words « en quoi consiste ce fruit » have been inserted in another hand.

[4] These two words have been inserted in another hand.

[5] The words « qui m’en reste » have been inserted above the line in a different hand.

[6] This word has been inserted above the line in another hand.

[7] The previous nine words have been deleted and the next two words have been written in another hand.

[8] The word « aux » has been deleted and replaced by Shcherbatov’s teacher with « dans les ».

[9] A coffee-house in the Charing Cross region. On eighteenth-century coffee-house culture, see the section on ‘Language competence and access to a new social world’ in the introductory essay to these texts at Teaching and learning French in the early eighteenth century: Ivan Shcherbatov’s letters to his French teacher (from 1717): introduction.

[10] No doubt Shcherbatov means Epsom, then a rural town on the North Downs, about fourteen miles south-west of the Charing Cross region of London where he was living. The horse-races for which Epsom Downs are now famed did not begin until the second half of the eighteenth century.

[11] Known also as La Gazette d’Amsterdam [The Amsterdam Gazette], one of the most important francophone newspapers of the Enlightenment. The Gazette was published from the late seventeenth century to 1796.

[12] Probably Pontarlier, which is a French aperitif wine from the Franche-Comté region.

[13] Prince Eugene of Savoy (1663-1736) served the Holy Roman Empire and won notable victories over the Turks in August 1717 at the Battle of Petrovaradin and the Battle of Belgrade, during the Austrian war of 1716-18 against the Ottoman Empire.

[14] The text has been corrected by Shcherbatov’s teacher.

[15] The last five words have added by Shcherbatov’s teacher.

[16] Russian troops arrived in the Duchy of Mecklenburg-Schwerin after the marriage of the Duke Karl Leopold of Mecklenburg-Schwerin (1678-1747) to Catherine (Ekaterina Ivanovna), daughter of Ivan Alekseevich (1666-96; tsar in name, as Ivan V, 1682-96), the half-brother of Peter I (the Great). The marriage took place in Danzig in 1716. Catherine was Karl Leopold’s third wife.

[17] The words « que celui-ci » have been inserted by Shcherbatov’s teacher.

[18] Peter was travelling in Europe at the time when Shcherbatov was writing the letters published here up to this point. He had left Russia in January 1716 and would arrive back in October 1717, after visiting Denmark, Northern Germany, Holland and France. This was the second ambitious foreign journey that Peter made during his reign; from 1697-98 he had led a ‘Grand Embassy’ to the West, in the course of which he had lengthy stays in Holland and England.

[19] From 1700 to 1721 Russia was at war with Sweden. In the course of this Great Northern War the Russian navy, which Peter had created, repeatedly engaged the Swedish navy in the Baltic Sea. The island of Öland off the coast of Småland, which Shcherbatov mentions here, is the second largest Swedish island.

[20] This line has been written by Shcherbatov’s teacher.

[21] The words « user d'indulgence à mon égard » have been added in another hand.

[22] This word has been inserted in another hand.

[23] The last three words have been added in another hand. On Eugene of Savoy, see n. 13 above.

[24] This line has been written by Shcherbatov’s teacher.

[25] This line has been written by Shcherbatov’s teacher. This letter concerns the Battle of Belgrade between Austrian and Turkish forces in August 1717.

[26] Count Johann Palffy (János Pálffy; 1664-1751), a Hungarian noble and high-ranking officer in the Habsburg army, played an important role in the Battle of Belgrade.

[27] This word has been inserted in another hand.

[28] Otto Christoph von Volckra (dates not known) was Austrian ambassador in London in 1715-17.

[29] This line was no doubt written by Shcherbatov’s teacher.

[30] This line too must belong to Shcherbatov’s teacher.

[31] This word has been inserted in another hand.

[32] Shcherbatov has presumably confused the English word ‘stomach’ with the French word ‘estomac’.

[33] See n. 28 above.

[34] This line, again, was no doubt written by Shcherbatov’s teacher.

[35] The words « vous vous » have presumably been inserted by Shcherbatov’s teacher.

[36] This line too would seem to have been written by Shcherbatov’s teacher.

 

Author of text: 
Shcherbatov, Ivan
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Date: 
1717
Gender: 
Male

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